1. DE LA TRANSITION À L’ADAPTATION : UN BASCULEMENT STRATÉGIQUE POUR LA FINANCE
Pendant plus d’une décennie, la finance durable s’est structurée principalement autour de l’atténuation du changement climatique : réduction des émissions de gaz à effet de serre, décarbonation des portefeuilles, alignement sur des trajectoires de neutralité carbone.
Une réalité scientifique s’impose désormais. Même en cas de réduction rapide des émissions, le réchauffement mondial atteindrait environ + 1,5 °C dès le début des années 2030. En France métropolitaine, la trajectoire publique de référence anticipe un réchauffement proche de + 4 °C à l’horizon 2100.
Dans ce contexte, l’adaptation au changement climatique devient un enjeu économique et financier central. Les vagues de chaleur, sécheresses, précipitations extrêmes ou incendies affectent déjà les infrastructures, la continuité d’activité, les chaînes d’approvisionnement et la valeur des actifs physiques. Par ricochet, ces phénomènes pourraient peser sur la qualité du risque de crédit, la sinistralité assurantielle et la valorisation des investissements.
L’adaptation ne relève donc plus uniquement de la politique environnementale : elle tend à devenir une composante structurante de la gestion des risques financiers et, à terme, de la stabilité du système économique.
2. L’ODACC : UN INSTRUMENT PUBLIC AU SERVICE DE LA RÉSILIENCE ÉCONOMIQUE
2.1. Un outil inscrit dans le Plan national d’adaptation au changement climatique
Pour accompagner cette mutation, la Banque de France met à disposition des entreprises l’ODACC – Outil de Diagnostic sur l’Adaptation au Changement Climatique – développé en partenariat avec Météo-France dans le cadre du troisième Plan national d’adaptation au changement climatique (PNACC).
Gratuit et accessible depuis l’Espace dirigeant, cet outil permet d’évaluer l’exposition climatique de plus de cinq millions d’établissements en France métropolitaine.
Conçu prioritairement pour les entreprises, l’ODACC pourrait également constituer, de manière indirecte, une source d’information utile pour les banques, assureurs et investisseurs. En offrant une lecture territorialisée des vulnérabilités physiques, il contribuerait potentiellement à mieux apprécier la résilience des contreparties, la sensibilité des garanties immobilières ou encore l’exposition globale de certains portefeuilles.
2.2. Une base scientifique cohérente avec les référentiels publics
Les projections climatiques mobilisées reposent sur les données du portail DRIAS de Météo-France, avec une résolution fine de 8km x 8km couvrant l’ensemble du territoire métropolitain.
Le scénario retenu correspond à la TRACC – Trajectoire de Réchauffement de Référence pour l’Adaptation au Changement Climatique – définie par le ministère de la Transition écologique :
- 2 °C en 2030
- 2,7 °C en 2050
- 4 °C en 2100
Alignée sur les connaissances scientifiques issues des travaux du GIEC, cette trajectoire constitue désormais un référentiel commun destiné à orienter politiques publiques, normes techniques, planification territoriale et stratégies économiques.
3. DU DIAGNOSTIC CLIMATIQUE À L’INTÉGRATION DU RISQUE FINANCIER
3.1. Une mesure standardisée de l’exposition physique
Pour chaque établissement, l’ODACC fournit un indice d’aggravation portant sur six aléas climatiques majeurs : chaleur, précipitations, vent, incendie, froid et sécheresse.
Ces indices, gradués de faible à critique, permettent de hiérarchiser les vulnérabilités et de prioriser les actions d’adaptation.
Pour les acteurs financiers, une telle granularité pourrait, sous réserve d’appropriation opérationnelle, faciliter :
une meilleure prise en compte du risque physique dans l’analyse de crédit ;
l’intégration progressive des paramètres climatiques dans la tarification assurantielle ;
l’ajustement des décisions d’allocation d’actifs, notamment immobiliers ou infrastructurels.
Ces usages restent toutefois dépendants des cadres méthodologiques internes et des exigences prudentielles applicables.
3.2. Une cartographie susceptible d’éclairer l’allocation du capital
La cartographie interactive proposée permet de visualiser l’exposition géographique des sites, de comparer différents territoires et d’anticiper certaines décisions d’implantation ou d’investissement.
Pour les institutions financières, cet outil pourrait soutenir :
l’identification de concentrations de risque territorial ;
l’analyse prospective de la valeur des collatéraux ;
la détection d’opportunités d’investissement plus résilientes aux aléas climatiques.
Ces applications relèveraient néanmoins d’un usage complémentaire, l’ODACC n’ayant pas été conçu comme un outil prudentiel stricto sensu.
3.3. Un parcours d’adaptation porteur d’opportunités de financement
Au-delà du diagnostic, l’ODACC oriente vers des dispositifs publics, des financements et des guides sectoriels permettant de mettre en œuvre des mesures concrètes : rénovation adaptée des bâtiments, gestion de l’eau, végétalisation, systèmes d’alerte ou solutions fondées sur la nature.
Ces investissements d’adaptation pourraient représenter, pour les acteurs financiers, un champ croissant de financement durable, de structuration de produits d’assurance ou de développement d’offres d’investissement orientées vers la résilience climatique.
4. ADAPTATION, CADRE EUROPÉEN ET STABILITÉ FINANCIÈRE
4.1. Une montée en puissance des exigences réglementaires [BM2.1]
L’adaptation constitue l’un des six objectifs environnementaux de la taxonomie environnementale européenne.
Pour qu’une activité y contribue substantiellement, elle doit notamment :
réduire de manière significative les risques climatiques présents et futurs ;
ne pas générer de préjudice important pour les autres objectifs environnementaux ;
s’appuyer sur les meilleures projections scientifiques disponibles ;
mettre en œuvre des solutions robustes et hiérarchisées.
Dans cette perspective, l’ODACC pourrait servir d’outil d’appui documentaire pour l’analyse d’alignement taxonomique ou l’évaluation de la crédibilité de certaines stratégies ESG, sans toutefois se substituer aux méthodologies réglementaires existantes.
4.2. Un enjeu systémique pour l’économie et la politique publique
L’adaptation dépasse la seule échelle microéconomique. Elle conditionne la résilience [BM3.1] des territoires, des infrastructures essentielles et, plus largement, la stabilité du système financier.
Le PNACC (Plan National d’Adaptation au Changement Climatique) structure cette transformation autour de cinq priorités : protection des populations, résilience des infrastructures, adaptation des activités économiques, préservation du patrimoine naturel et mobilisation collective.
Plusieurs dispositifs publics – Fonds vert, Ademe, Banque des Territoires, Bpifrance ou agences de l’eau – contribuent déjà au financement de cette transition vers une économie adaptée à un climat plus chaud.
5. CONCLUSION : VERS UNE INTÉGRATION PROGRESSIVE DE L’ADAPTATION DANS L’ANALYSE FINANCIÈRE [BM4.1]
La montée des risques climatiques physiques transforme durablement l’évaluation du risque économique et financier.
En rendant visibles, comparables et territorialement localisées les vulnérabilités climatiques des entreprises, l’ODACC constitue une avancée significative pour l’écosystème économique.
Pour les institutions financières, il pourrait devenir, à terme, un outil complémentaire d’intégration de l’adaptation dans :
l’analyse de crédit et la gestion des garanties ;
la modélisation des risques assurantiels ;
les décisions d’allocation d’actifs et de finance durable.
Si la réduction des émissions demeure indispensable, la sécurisation des actifs et des flux économiques face aux impacts climatiques apparaît désormais tout aussi déterminante pour la stabilité financière.
Dans un horizon où l’économie française doit se préparer à fonctionner dans un climat potentiellement plus chaud de quatre degrés, l’adaptation s’impose progressivement comme l’un des prochains grands chantiers de la finance durable.
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